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La Bataille de Zama

 

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La Bataille de Zama
202 av. JC
Carthage - Rome

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La Bataille de Zama

La Bataille de Cannes, que nous avions précédemment étudiée, est une bataille mythique de la stratégie militaire. Nous ne reviendrons pas sur le génie d’Hannibal Barca, parfaite expression d’une maîtrise inégalée des procédés tactiques.
Pourtant, l’étude de la bataille de Cannes ne peut être complète sans être examinée sous le prisme complémentaire de la bataille de Zama, bataille qui voit l’échec d’Hannibal, alors même que, contrairement à celle de Cannes, les forces en présence sont globalement équilibrées. Avec la bataille de Zama, on est loin de la fulgurance stratégique à laquelle nous habitue, selon la légende militaire, le célèbre Hannibal Barca.

Situation

Les Carthaginois sont en Italie depuis plus de 13 ans. Après une traversée inexorablement victorieuse de l’Espagne, puis de la chaîne des Alpes, et ensuite d’une grande partie de l’Italie, Hannibal Barca s’arrête à moins de cinq kilomètres de Rome.
Mais, quatorze ans après la défaite cuisante de Cannes, la situation a beaucoup changé. Scipion, miraculeusement rescapé à Cannes, alors qu’il était tribun militaire de la seconde légion, est désormais à la tête des troupes. En 212 av. JC les romains reprennent Syracuse, puis Capoue en 211 av. JC. Scipion lui-même a repris Carthagène en 209 av. JC, après avoir réussi à reconquérir la quasi-totalité des territoires carthaginois en Espagne. C’est en 204 av. JC,que Scipion débarque en Afrique du Nord pour en finir avec Carthage.
En 202 av. JC, deux ans après son arrivée en Afrique du Nord, Scipion est déjà auréolé d’un grand nombre de victoires fameuses sur les armées carthaginoises, dont celle de la Bataille des Grandes Plaines. Devant cette irrésistible avancée de Rome sur son territoire, Carthage rappelle son plus célèbre général, Hannibal Barca, qui rentre rapidement d’Italie pour venir défendre les restes de l’Empire Punique.
La confrontation des deux hommes aura lieu dans les environs de l’actuelle Tunis, placée parfois à Siliana, et en tout état de cause au Nord-Ouest de la Tunisie, même si le lieu reste incertain jusqu’à aujourd’hui.


La Bataille de Zama

La bataille de Zama

Forces en présence et dispositifs

Du côté carthaginois, le dispositif est sans grande surprise :
Sur l’avant, en tête de pont, Hannibal positionne, comme à son habitude, des éléphants de combat. Leur nombre reste incertain, entre 20 et 80. Leur utilisation est toujours la même : elle est destinée à apporter un coup de massue introductif à la bataille, et ainsi, à désorganiser les premiers rangs ennemis.
Au centre du front suit le bloc massif des troupes d’infanterie, estimé à environ 50.000 hommes. En tête les mercenaires Gaulois et Ligures accompagnés de Baléares et de Maures, dont Hannibal se méfiait en raison de leur indiscipline. En seconde ligne sont disposées les troupes d’infanterie carthaginoises et africaines, connues pour être une infanterie lourde, et les Légions Macédoniennes. Ce premier bloc est suivi, à distance, de réserves hétéroclites constituées de mercenaires et de vétérans recrutés lors de la campagne d’Italie.
Notons qu’Hannibal est à la tête d’une troupe constituée de quelques 12.000 vétérans revenus avec lui d’Italie, mais surtout d’environ 37.000 recrues agglomérées à l’armée au cours de la descente d’Italie et souvent recrutées de force.
Sur les ailes, le général carthaginois agence au total 4.000 cavaliers. Sur l’aile gauche, les cavaliers numides dont nous connaissons depuis Cannes les principales caractéristiques. Ces combattants sont des cavaliers instinctifs (ils montent sans équipement), spécialisés dans le combat d’embuscade, ils sont d’une efficacité redoutable. Sur l’aile droite, les cavaliers carthaginois.

Du côté romain, le dispositif mis en place par Scipion, possède toutes les apparences d’un dispositif habituel des armées romaines. Au centre, la ligne de front est constituée des trois blocs traditionnels successifs. En tête, les « hastatii » qui sont les plus jeunes et les moins expérimentés, suivis des « principes », combattants confirmés. Le dernier bloc est celui des « triarii », vétérans de la légion.
Sur l’aile gauche, les cavaliers romains, au nombre de 3.000, sont sous les ordres de Laelius. Sur l’aile droite, les troupes de cavaleries sont numides, combattant pour Rome suite à une scission de leur royaume. Au nombre de 6.000, ils sont sous les ordres du Prince Massinissa.

Cependant, dans la disposition de ses troupes d’infanterie, puis dans ses consignes préparatoires, Scipion s’écarte, des standards romains. Les manipules sont disposées non pas en quinconce, mais alignées et écartées les unes des autres par des intervalles, dans lesquels viennent se positionner les « velites ». Les velites » sont des troupes extrêmement légères, dont la principale fonction est de harceler l’adversaire au moyen de toutes sortes d’armes de jet et de projectiles. La disposition des manipules aménage des couloirs larges, invisibles en raison de la présence des velites ».
Les consignes données par Scipion aux « velites » sont, lors de l’assaut des éléphants, de se disperser de chaque côté, entre les manipules, afin de pouvoir harceler les éléphants carthaginois sur leurs flancs.

Déroulement de la bataille

La stratégie d’Hannibal vole en éclats
Nous connaissons bien l’utilisation des éléphants par l’armée carthaginoise : les éléphants sont un moyen de terreur, et un fer de lance permettant d’enfoncer les lignes ennemies dès le début de la bataille. C’est la charge des éléphants qui marque le début de l’affrontement.
Malheureusement pour les carthaginois, cette charge ne permet pas d’obtenir l’objectif souhaité. Les historiens romains insistent sur le fracas assourdissant créé volontairement par les légions romaines pour effrayer les pachydermes. La thèse est sujette à caution, car cornacs et éléphants de combats carthaginois sont très expérimentés et aucune source historique ne mentionne, à ce jour, de bataille au cours de laquelle les éléphants se seraient retournés contre leurs propres troupes en raison du bruit et de la peur.
En revanche, la disposition tactique des manipules semble plus certainement la véritable raison de l’échec de cette charge frontale. Les velites s’écartant, ils laissent des passages dans lesquels peuvent s’engouffrer les éléphants, déjà la cible de projectiles en tous genres. Une fois engagés, les éléphants se retrouvent assaillis de toutes parts et principalement sur les flancs, et les manipules gardent une disposition intacte.

PHASE 1 La charge des éléphants

La cavalerie romaine prend l’avantage
La désorganisation du front n’ayant pas eu lieu, le combat sur les ailes, quant à lui, ne tourne pas, non plus, à l’avantage d’ Hannibal. Sur chacune d’entre elles, les cavaliers de Scipion sont au moins deux fois plus nombreux que leurs adversaires. C’est plus spécifiquement le cas sur l’aile droite romaine, où s’affrontent, dans un combat fratricide, les cavaliers numides d’Hannibal et ceux de Massinissa. En considérant que le nombre de cavaliers numides alignés par les puniques ne pouvait pas être de beaucoup supérieur à 2.000 cavaliers , Massinissa aligne certainement le triple de l’effectif rival, entraînant un rapport de force disproportionné. Dans une telle configuration, la charge de cavalerie romaine est massive. La qualité des combattants numides à cheval est exceptionnelle, cependant, dans un combat fratricide numide contre numide, et au regard de la disproportion des troupes, la cavalerie instinctive d’Hannibal ne peut que rapidement s’effondrer.
Peu d’éléments viennent éclairer le combat de cavalerie sur l’aile gauche romaine. Laelius et ses cavaliers italiens affrontent la cavalerie lourde carthaginoise. Mais, même à défaut d’information précise, il est malgré tout possible d’affirmer que la cavalerie romaine était bien supérieure, en nombre et en expérience, à la cavalerie carthaginoise, à l’aune de la mécanique de la bataille.

C’est après ces deux premières phases majeures du déroulement de l’affrontement que Scipion montre toute l’ampleur de son génie tactique. Le choc des blocs de fantassins semble donner l’avantage aux troupes romaines ; pourtant, le combat n’est pas terminé.
Les historiens romains décrivent des affrontements au sein-même de l’armée punique. Les auxiliaires, dont la ligne recule sous les assauts romains, se seraient retrouvés en butée sur les légions africaines qui n’entendent pas les laisser reculer. Un double affrontement aurait donc eu lieu, selon les historiens romains, entre les Carthaginois et leurs auxiliaires.
Quoiqu’il en soit, et même en dehors de tout conflit interne au sein de l’armée carthaginoise, le mouvement initié par Scipion est déjà engagé.

PHASE 2 La mise en place de la nasse

La mise en place de la nasse
Contre toute attente, Scipion reprend alors la stratégie chère à Hannibal, et s’inspire donc directement de l’expertise de son célèbre adversaire carthaginois. Le stratège romain réorganise ses troupes et fait progresser les triarii vers les extérieurs de la ligne de front. Cette action conduit à un élargissement mécanique de la ligne de front. Les triarii, vétérans très expérimentés et jusqu’à présent préservés des combats, progressent très vite sur le terrain dégagé de tout amoncellement de cadavres du centre du champ de bataille. Ils progressent rapidement sur les extérieurs, et viennent refermer sur les troupes carthaginoises le même type de nasse qu’Hannibal avait utilisée lors de la bataille de Cannes.
La bataille de Zama approche de son terme. La cavalerie romaine de Laelius vient fermer le piège en revenant sur les arrières de l’armée carthaginoise. Les cavaliers du Prince Massinissa font de même. La nasse romaine est refermée, et les troupes carthaginoises, assaillies de toutes parts, n’ont plus aucun moyen de fuir. La fin est proche, et, tout comme ce fût le cas à Cannes, elle s’achève sur massacre de masse.

Après la bataille

Le bilan de cette bataille est terrible pour Hannibal. Les pertes sont estimées à plus de 20.000 hommes et presque autant de prisonniers. On est, certes, loin du massacre de Cannes, mais la défaite pour Hannibal est cuisante.
Pour Rome, la stratégie de Scipion a permis de limiter les pertes. Avec seulement 1.500 morts et environ 4.000 blessés, l’armée romaine est préservée.
De retour à Carthage, Hannibal déclare qu’il ne vient pas simplement de perdre une bataille, mais de perdre la guerre. Carthage devra accepter un traité de paix catastrophique, l’obligeant à livrer l’Espagne, sa flotte, ses éléphants de combats et à payer une lourde indemnité à Rome.
Après la bataille de Zama, qui marque la fin de la seconde guerre punique, l’équilibre d’un monde, dominé depuis la fin de la première guerre punique par deux sphères d’influence, fait place à une hégémonie de Rome sur le monde occidental.

Conclusion

Rétrospectivement, la campagne des carthaginois remontant l’Espagne, traversant le Rhône, puis, arrivant à quelques encablures de Rome, a été menée avec un brio. La vision d’ensemble alimente le mythe d’un Hannibal Barca, exceptionnel stratège militaire.
La Bataille de Cannes est, sans aucun doute, le point d’orgue de la deuxième guerre punique. Véritable chef- d’oeuvre stratégique, son analyse démontre que, malgré la grande disproportion des forces en présence, il semble difficile d’imaginer une issue défavorable à Hannibal.
La bataille de Zama apporte un autre éclairage sur le stratège. En y regardant plus attentivement, si Hannibal semble toujours avoir apporté beaucoup de soin à la mise en place de ses dispositifs, anticipant le déroulement des confrontations et coordonnant parfaitement la mécanique de sa bataille. Il n’a, en revanche, jamais été confronté à la mise en échec directe de ses « processes » stratégiques, en cours d’action.
La mécanique propre à chacune de ses batailles procédait d’une réflexion approfondie, d’une mise en place quasi-chirurgicale, et d’un déroulé parfaitement exécuté. Mais il faut attendre la Bataille de Zama pour voir Hannibal dans sa dimension interactive, face à une perte de contrôle de son déroulé millimétré.
C’est cette capacité d’adaptation, en temps réel, qui fait défaut à Hannibal à Zama. Au contraire de Scipion qui, non seulement, prépare un schéma tactique ad’hoc ingénieux, mais surtout, adapte ses mouvements à la situation incertaine, pour finalement piéger Hannibal dans une nasse.
La Bataille de Zama, pied-de-nez magistral de son adversaire Scipion, écorne le mythe de l’invincible stratège punique. Lors de cette longue campagne, la principale cause des victoires d’Hannibal n’est-elle pas la faiblesse stratégique de ses adversaires ? Le Grand Hannibal Barca n’est-il pas, finalement, qu’un extraordinaire théoricien de la stratégie, mais un piètre stratège sur le champ de bataille ?

René HYS

 

 
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